Déficit en stratèges

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Le déficit du commerce extérieur national en dit long sur l’état de l’économie du Maroc qui continue à être plombée par l’absence d’une offre diversifiée et compétitive susceptible à la fois d’intéresser les partenaires du Royaume et de conquérir des parts de marché à l’export. Résultat :  le pays en paie, depuis plusieurs années, le prix fort par un manque à gagner se chiffrant à plusieurs milliards de DH au titre de la cinquantaine d’ALE qu’il a signés dans les années 90 avec divers pays y compris ceux qui sont sur les mêmes secteurs que lui comme l’Egypte et la Tunisie. Mais pourquoi   les gouvernements de l’époque ont-ils embarqué le pays dans cette aventure périlleuse sachant que la structure économique du pays telle qu’elle se présentait- et se présente encore- n’est pas en mesure a priori de faire vivre de tels partenariats à son avantage et que ces derniers pouvaient même se faire à son détriment ?

Le Maroc n’aurait pas été ce marché facile pour les ALE si les décideurs politiques avaient fait aboutir à marche forcée les réformes nécessaires à l’émergence d’une industrie nationale compétitive qui nous aurait épargné aujourd’hui d’importer y compris, ô scandale, des manches à balai.

En fait, ce scénario-catastrophe aurait pu être évité pour peu que les pouvoirs publics eussent réussi conformément aux engagements pris sous el le gouvernement de Abdellatif Filali à relever le grand défi d’alors : la mise à niveau de l’entreprise nationale de telle sorte à l’arrimer à l’économie mondiale en la préparant à la mondialisation avec ses opportunités et ses contraintes qui se profilaient à l’horizon. La réussite de l’ouverture de l’économie nationale sur son environnement extérieur était justement tributaire d’une série de réformes visant à préparer le tissu productif national, longtemps protégée, à la concurrence étrangère. Un secteur en particulier illustre l’échec de cette transformation : le textile et habillement. Celui-ci, qui produisait à bas coût pour l’Europe, a bénéficié pendant quelques décennies des barrières douanières qui ont permis à ses opérateurs de s’enrichir si bien qu’ils ont oublié de préparer l’avenir. Un âge d’or tricotée essentiellement à la sous-traitance qui s’effilocha aussitôt après le démantèlement en 2005 des accords multifibres (AMF) qui ouvra les vannes de la concurrence asiatique notamment chinoise que ces accords avaient l’avantage justement de freiner par le jeu des quotas et autres restrictions mises en place par notre partenaire européen. Très peu préparée à la libéralisation du marché, les entreprises du secteur regroupées au sein de l’AMITH réclament depuis quelques années l’instauration de barrières à l’import (!) pour protéger de nouveau leur business qui file du mauvais coton pour des raisons liées principalement au ratage du virage de l’innovation et de la technologie. Ces deux facteurs représentent d’ailleurs le talon d’Achille de l’économie marocaine dont les acteurs n’ont pas anticipé les changements à venir, restant recroquevillés sur les schémas industriels du passé. Là où il fallait faire preuve d’audace et de créativité qui sont les principaux leviers de la conquête des marchés à l’export, l’entrepreneur marocain est resté frileux, peu enthousiaste à s’aventurer avec les armes nécessaires hors sa zone de confort locale.  Ce n’est évidemment pas avec une mentalité pareille que les entreprises atteignent la taille critique et réalisent les économies d’échelle. Aussi paradoxal que cela puisse paraître, le Maroc s’est retrouvé in fine avec une flopée d’organismes de promotion des exportations-récemment regroupées sous une seule bannière- mais sans offre exportable digne de ce nom ! Résultat : cette imprévoyance a fait du Maroc une cible privilégiée des produits des autres ; ce qui constitue une grande aubaine pour les agents importateurs nationaux qui font entrer au pays des containeurs pleins de tout et n’importe quoi. Le Maroc n’aurait pas été ce marché facile pour les ALE si les décideurs politiques avaient fait aboutir à marche forcée les réformes nécessaires à l’émergence d’une industrie nationale compétitive qui nous aurait épargné aujourd’hui d’importer y compris, ô scandale, des manches à balai. Comme l’a expliqué un grand banquier de la place, le gouvernement ferait mieux de mettre en place une espèce de nomenclature de produits basic importés et que les Marocains moyennant un accompagnement efficace de toutes les parties prenantes ont obligation de produire localement à terme avec un bon rapport qualité-prix. Là réside le meilleur moyen de faire baisser le poids des importations dans la structure de nos échanges, et partant réduire le déficit commercial qui a atteint des sommets. C’est à ce prix que le Maroc peut construire une offre exportable digne de ce nom tout en donnant un contenu substantiel à ses relations commerciales avec son marché naturel qu’est l’Afrique. Plutôt de stratégies sur Power Point sous-traitées à des cabinets étrangers qui font le jeu des grosses multinationales, le pays a besoin pour cela de stratèges maison, efficaces et pragmatiques. Le déficit commercial national qui s’aggrave d’année année dans l’indifférence du gouvernement n’est finalement que l’expression d’un déficit chronique en planification stratégique.