Abdellah Chankou, Directeur de publication

L’annonce du retrait de Bombardier du Maroc a pris de court les responsables marocains à commencer par le ministre de tutelle Hafid Elalamy. Cette décision pour le moins inattendue, tellement le Maroc renvoyait l’image d’un îlot de prospérité pour les groupes délocalisés, a fait l’effet d’un tonnerre dans le ciel des « métiers mondiaux du Maroc » qu’un cabinet d’études international a vendu au Maroc clés en main comme étant la voie de son salut industriel. Ces oracles invitaient les responsables marocains à se positionner en tant que destination attractive pour les délocalisations dans les secteurs de l’offshoring, l’automobile et l’aéronautique.  Objectif : tirer profit de la profonde mutation que connaît depuis quelques années l’économie mondiale dans le cadre d’une mondialisation conquérante, voire arrogante qui détruit des tissus productifs entiers et broie des vies qu’elle fait subitement  basculer dans le chômage.

Et voilà que le départ du constructeur aéronautique canadien, qui a décidé de vendre sans état d’âme, son usine de fabrication de composants aéronautiques installée à Casablanca et son site irlandais fait crasher cette certitude. Du coup, ce désengagement nous rappelle dans un brutal retour sur terre ce qui caractérise le plus ces industries délocalisées présentées pourtant comme un gisement d’emplois pour le pays hébergeur : La volatilité. Avec tout ce que ce terme suppose comme coût social et économique et coup dur pour l’attractivité du Maroc célébrée régulièrement dans le discours officiel. Sans même s’interroger sur la problématique des délocalisations et leur signification : le transfert, d’un site domestique vers un autre site à l’étranger, dans un pays « dit » émergent à bas salaires (PEBS) pour assurer le même service à ses clients.  S’inscrivant dans le cadre des stratégies de mondialisation des multinationales, les délocalisations leur permettent juste de gagner plus au nom de la prédation économique habillée des oripeaux de la compétitivité. Les nations industrialisées comme la France ne connaissent que trop bien le désarroi engendré sur tous les plans par le phénomène des délocalisations. En plus du chômage et la précarité qu’il provoque, les effets sont immédiats sur l’ensemble de l’écosystème local avec ses divers commerces et ses sous-traitants. Dans son communiqué qui a surpris les responsables marocains à commencer par le ministre de tutelle Hafid Elalamy, Bombardier se veut rassurant : « Nous savons que cette annonce pourrait inquiéter nos employés mais nous travaillons étroitement avec eux et avec nos syndicats pendant la période de transition jusqu’à l’arrivée du nouveau propriétaire ». En fait, sous ses paroles lénifiantes, l’avenir s’annonce incertain pour le personnel qui risque dans ce genre de cession de perdre sinon la totalité de ses acquis du moins une bonne partie, le nouvel entrant étant plus enclin à vouloir remettre les compteurs sociaux à zéro. Le secteur de l’offshoring dans son activité liée aux centres d’appel, qui produisent l’esclavagisme des temps modernes, est champion dans ce domaine avec des fermetures de sites au Maroc et à tout le moins des cessions de l’activité dans des conditions préjudiciables aux intérêts des employés. Hafid Elalamy, qui a des intérêts dans le call centers, ne le sait que parfaitement.

Il n’en reste pas moins que le désengagement du géant canadien du Maroc sonne l’alerte sur le caractère instable des investissements délocalisés dont les responsables des pays comme le Maroc s’accommodent pour cacher l’indigence industrielle nationale.

Dans quelle mesure, le désengagement de Bombardier peut-il affecter l’image de hub industriel du Maroc ? Les dégâts sont-ils réels ou supposés ? Une chose est sûre : Quelle qu’en soit la raison, il n’en reste pas moins que le désengagement du géant canadien du Maroc sonne l’alerte sur le caractère instable des investissements délocalisés dont les responsables des pays comme le Maroc s’accommodent pour cacher l’indigence industrielle nationale. Or, nul ne conteste le fait que tous les pays qui se sont développés ont pu d’abord compter sur leurs propres groupes industriels qui grâce à une politique incitative ont servi de locomotive pour l’économie domestique. Un dicton marocain ne dit-il pas que celui qui porte les vêtements des autres est nu ? λ