Abdellah Chankou, Directeur de publication

Le management de la CDG n’a pas attendu le dernier rapport spectaculaire de la Cour des comptes qui a pointé certaines dérives dans les investissements consentis par la Caisse pour opérer un changement de gouvernance. Les critiques des magistrats de Driss Jettou ont même conforté le nouveau virage managérial opéré au lendemain de sa nomination en janvier 2015 par le très discret mais efficace directeur général de la CDG Abdellatif Zaghnoun. Et c’est le sens qu’il a donné à son intervention mercredi 4 mars devant les membres de la commission de contrôle des finances publiques de la première chambre. L’ex-patron de l’administration des impôts a dû user de pédagogie devant des interlocuteurs qui à force d’entendre sur le compte de la CDG des choses invraisemblables pensent avoir affaire à une caisse noire de l’Etat où ses puissants serviteurs se servent à leur guise ! La CDG n’est ni une cagnotte secrète ni un fonds trusté par les copains mais un bras financier de l’Etat respectable, débordant d’énergie et pétri d’expérience, qui a réalisé depuis sa création en 1959 des projets d’envergure au profit de l’économie nationale, mais qui n’a pas su maintenir le cap en se lançant au début des années 2000 dans une stratégie de diversification hasardeuse et mal pensée qui a impacté ses résultats et son efficience. Certains ont tendance à l’oublier aujourd’hui, mais c’est à la CDG que le pays doit au lendemain de son indépendance, via sa filiale Maroc Tourist et l’ex-Sogatour, sa première infrastructure hôtelière dans les régions à vocation touristique y compris dans le magnifique grand sud curieusement toujours aussi enclavé (Ouarzazate, Erfoud, Zagora…). Cette belle dynamique, amorcée sous l’époque de feu Moulay Ahmed Alaoui qui présidait efficacement aux destinées du secteur, montre si besoin est l’existence à cette époque d’une vision originelle de développement du Maroc déployée très tôt sur le terrain. Force est de constater que celle-ci s’est perdue progressivement au fil des conjonctures politiques marquées par la perte ou l’insuffisance des synergies constructives entre les autorités de tutelle et les dirigeants de la Caisse. Sur le tourisme par exemple- que je considère personnellement comme étant l’avenir du Royaume et son principal gisement d’emplois et d’opportunités pour tous – il y a eu bel et bien maldonne. Au lieu de poursuivre sa mission au service de ce secteur stratégique où elle possède à la fois une expertise indéniable et une longueur d’avance très appréciable, la CDG s’est fourvoyée dans des projets aléatoires qui lui ont fait perdre des fonds considérables tout en la détournant de son cœur de métier que sont l’industrie des voyages et l’immobilier. Cette dérive n’est mieux illustrée que par la prise de participation, via sa filiale Fipar, dans le Club Med qui s’est traduite pour l’actionnaire marocain, qui a quitté en 2013 le tour de table de l’opérateur devenu majoritairement chinois, par une perte de 290 millions de DH. Aller renflouer contre tout bon sens économique les caisses d’un groupe étranger fut-il opérant dans le tourisme – un groupe à l’époque aux prises, il est vrai, avec une crise financière aiguë, dégageait un parfum d’instruction politique. Les mêmes relents s’exhalaient de son entrée pour le moins surprenante en 2009 à hauteur de 100 millions de DH dans le capital de la défaillante et dangereuse Mdina Bus qu’il s’agissait là encore de renflouer. Mais qu’est-ce le bras financier de l’Etat est allé faire dans cette galère et bien d’autres ? est-on tenté de dire. C’est dans ces prises de participations incohérentes que se lit toute la complexité de la grande maison la CDG et les dilemmes de ses dirigeants confrontés souvent à des choix extra managériaux qui les met entre le marteau et l’enclume, rendant du coup difficile le respect de l’obligation de gérer en bon père de famille les deniers de la CDG, fruit de l’argent des affiliés de la CNSS et des dépôts des notaires. Outre ce genre d’investissements inconsidérés résultant manifestement d’une absence de vision stratégique bien claire, la mission de la CDG s’est perdue à partir des années 2000 dans les méandres de la multiplication des filiales et des prises de participation en dehors de tout contrôle rigoureux des pouvoirs publics. Si la Cour des comptes a établi le bon diagnostic quant aux tares qui plombent cet établissement, elle a passé sous silence les véritables raisons qui l’ont amenée à s’écarter de sa vocation de départ, celle de collecte de l’épargne et son investissement judicieux dans ses secteurs historiques, pour se lancer dans de nouvelles activités en « l’absence d’un dispositif de gestion des risques à l’échelle du groupe ». Dans ces conditions, le rapport de la Cour des comptes a l’allure d’une perche tendue par Driss Jettou à Abdellatif Zaghnoun et à ses équipes qui sont conscients de la nécessité de repositionner la CDG sur des métiers à haute valeur ajoutée où ses hommes peuvent déployer leur savoir-faire précieux au service de l’économie nationale et de la collectivité. Cette efficacité devenue nécessaire est subordonnée à la fin de l’enlisement bureaucratique préjudiciable à tout point de vue et l’avènement d’un processus de souplesse administrative où le circuit de décision court doit être le maitre-mot. Cette réforme passe, comme l’a affirmé la Cour des Comptes dans ses recommandations, par « la refonte du cadre juridique et institutionnel régissant CDG, de manière à ce qu’il puisse se conformer aux meilleures pratiques de gouvernance d’entreprise » calquée sur le modèle du privé. L’efficience est à ce prix. Dit autrement, le ministère de l’Economie des Finances, qui est l’autorité de tutelle, est appelé à reprendre vigoureusement son pouvoir de contrôle sur la CDG qui s’est sensiblement érodé avec l’affaiblissement du pouvoir exécutif. l