Le pouvoir algérien, cerné, poussé dans ses retranchements par des dizaines de milliers de protestataires, n’a guère trouvé mieux que d’agiter le bâton. Et c’est bien sûr la puissante armée qui s’en charge. Le général Ahmed Gaïd Salah accuse “certaines parties” – en se gardant de les désigner – de vouloir ramener le pays “aux douloureuses années de braise, lors desquelles le peuple algérien a vécu toute forme de souffrances et payé un lourd tribut”; une allusion à ce qu’on a appelé la “décennie noire” en Algérie (de 1992 à 2002). Le chef d’état-major, qui est également vice-ministre de la Défense, a pris la parole à l’occasion d’une visite à l’académie militaire de Cherchell, une ville située à environ 80 kilomètres d’Alger. Se fondant sur la sécurité et la stabilité regagnées après cette période sanglante, il a donc déclaré avec fermeté que l’armée “demeurera la garante de cet acquis si cher”. Jouant sur une éventuelle division au sein de la population, le général Ahmed Gaïd Salah a même appelé le peuple à “s’ériger en rempart contre tout ce qui pourrait exposer l’Algérie à des menaces aux retombées imprévisibles”. Ainsi, l’armée préfère pour le moment rester dans le déni, et ne pas voir l’ampleur de la contestation qui ne cesse de grandir à travers tout le pays depuis une dizaine de jours, à la suite d’une candidature de plus d’Abdelaziz Bouteflika à l’élection présidentielle, confirmée par le Conseil constitutionnel dimanche dernier. Pourtant, des milliers d’étudiants continuent de tenir le pavé à Alger et dans de nombreuses grandes villes. Chaque jour dans la capitale algérienne, les jeunes des différentes universités se donnent rendez-vous, grâce aux réseaux sociaux, sur les places emblématiques de la Grande-Poste et Audin, en centre-ville, et ces dernières se transforment en vaste agora. Des slogans chantés, qui résument bien l’état d’esprit des manifestants : “Hé Bouteflika, il n’y aura pas de 5ème mandat !” ou bien “Ramenez les commandos de l’armée et la BRI (unité de police), il n’y aura pas de 5ème mandat”. Face aux manifestations que rien ne semble pour l’heure endiguer, le camp présidentiel a mentionné à plusieurs reprises le risque d’un retour du pays aux « années noires », auxquelles M. Bouteflika est crédité d’avoir mis fin. Mais outre M. Bouteflika, c’est l’ensemble de la caste dirigeante qui est visée par les manifestants. « Dites aux voleurs que nous n’allons pas nous taire », scandent-ils. À Béjaïa, à 180 km à l’est d’Alger, l’ordre des avocats a appelé ses membres à ne plus assurer de défense à partir de mercredi, à l’instar de leurs collègues de Constantine (nordest). Et les enseignants algériens doivent se prononcer d’ici peu sur une possible grève. « Votre crédit santé est insuffisant pour effectuer ce mandat », indique une pancarte d’un manifestant à Alger, à l’adresse du président Bouteflika. Il a été hospitalisé en Suisse il y a près de dix jours, officiellement pour des « examens médicaux périodiques », et son retour n’a toujours pas été annoncé.