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Edito
Pluie d’impondérables…
 Il est toujours immense le pouvoir de la pluie au Maroc. Si celle-ci arrive à manquer comme c’est le cas aujourd’hui (les dernières précipitations restant insuffisantes pour réaliser une bonne saison agricole), c’est tout le pays avec son économie qui se grippe, tournant au ralenti dans l’attente des ondées indispensables pour faire germer le blé dans la campagne et irriguer les veines de l’activité dans la ville. Du coup, l’argent circule moins, le commerce devient atone, la frilosité s’installe et la consommation des ménages ralentit. Dans ce contexte de marasme,  il y a aussi une dimension psychologique non négligeable qui fait que les pluies qui arrosent la campagne incitent les Marocains toutes couches sociales confondues à être plus optimistes et par conséquent plus dépensiers. Le déficit pluviométrique agit donc comme un révélateur à la fois de deux vérités essentielles : l’extrême fragilité du tissu économique et commercial du pays suspendu à la clémence climatique et le poids prépondérant que la culture de la terre y occupe encore.    

Ce qui revient à dresser de nouveau ce constat peu réjouissant : le Maroc n’est pas parvenu, malgré les efforts déployés pour la modernisation de son agriculture et sa diversification notamment grâce au Plan Maroc Vert, à se soustraire de la dépendance du ciel alors que l’urgence d’une solution à cette grosse contrainte était posée depuis plus de trente ans. Ce n’est que contraints et forcés, sous la pression du stress hydrique, que les pouvoirs publics commencent à envisager le recours à d’autres alternatives comme le dessalement de l’eau de mer pour les besoins d’irrigation des grandes exploitations tournées vers l’export. Certes, cette agriculture-là, bien qu'elle n’occupe que 15 % des superficies cultivées,  contribue à plus de 40 % en moyenne de la valeur ajoutée agricole et intervient pour 75 % des exportations agricoles. Mais quid de la petite agriculture bour, représentant le gros du secteur, qui dépend essentiellement des précipitations aussi bien pour les produits de la terre que pour l’élevage, sachant que seuls 15% des exploitations sont irriguées par des barrages  ?

Une bonne saison agricole au Maroc est synonyme d’une récolte entre 60 et 80 millions de quintaux de céréales. L’enjeu, tout l’enjeu, tourne autour de ce résultat. D’ailleurs, le ministère de tutelle communique principalement sur ces chiffres considérés comme le principal sinon l’unique indicateur de performance de l’agriculture nationale. En un mot, le blé reste encore son étalon de mesure ! Cette situation est-elle normale ? Est-il normal que la vigueur de la filière agricole nationale dans son ensemble soit mesurée sans la moindre planification ni prévoyance à l’aune des quintaux de céréales réalisés ? Est-ce une fatalité que la culture céréalière qui représente près de 70% de l’activité agricole fasse toujours partie des impondérables ? Ne serait pas plus logique et rentable de se donner les moyens nécessaires en mettant le paquet sur les systèmes d’irrigation et de transfert d’eau pour sécuriser à l’avance les 60 ou 80 millions de quintaux en les sortant de l’aléa climatique ? De cette manière, on évitera au pays cette énorme incertitude qui pèse sur le PIB agricole qui reste fortement corrélé au taux de croissance.

En vérité, inverser la donne suppose une véritable politique de transformation du monde rural qui ne relève pas seulement des prérogatives du ministère de l’Agriculture. Il s’agit pour les différents départements concernés d’élaborer un plan de développement ambitieux pour le monde rural. Objectif : garantir à la communauté paysanne qui dépend pour sa survie de la générosité du ciel, qu’il pleuve ou pas, l’accès à des revenus stables et durables qui ne doivent pas être nécessairement à caractère agricole. L’agro-alimentaire et le tourisme vert peuvent parfaitement être un excellent levier de cette nécessaire transformation. Mais encore faut-il agir sur le réel pour rendre caduque la fameuse phrase de Lyautey : « Au Maroc gouverner c’est pleuvoir». A défaut de prévoir.

Abdellah CHANKOU

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