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Lettre ouverte à Rachid Belmokhtar
Professeur de français, Abdelouahad Zaari lance une alerte sérieuse au ministre de l'éducation nationale sur la dégradation de l'enseignement de la langue de Molière dans l'école publique nationale. Un cri du coeur qui en dit long...
 
Monsieur le ministre, Après trente deux années de bons et loyaux services et bien avant que vous ne me permettiez de prendre ma retraite anticipée, je me résous à m’adresser à vous et à tous les responsables du secteur de l’enseignement pour vous sensibiliser à l’état de dégradation gravissime de l’enseignement du français au Maroc dans les lycées publics. depuis que j’ai commencé ma car - rière, j’ai vu se succéder une panoplie de réformes relatives à l’enseignement du français : pédagogie du projet, pédagogie par objectifs, l’approche par compétences, la pédagogie intégrée et finalement l’enseignement du français par les œuvres intégrales d’auteurs, instauré depuis 2002, pour généraliser l’expérience des OLF (option langue française dans certains lycées), qui était, avouons-le, un grand succès car toutes les conditions étaient réunies : une forte implication du service de coopération de la France dans la formation des enseignants, dans l’équipement des lycées, le nombre très réduits des établissements, l’exigence dans le choix des enseignants, le très bon niveau des élèves…Mais les responsables ont eu la lubie de généraliser cette belle expérience à tous les lycées. Ainsi, l’étude des œuvres intégrales de grands auteurs français a-t-elle été introduite d’une manière intempestive et non progressive sans tenir compte du niveau de la majorité des élèves qui ne connaissaient pas le b.a.-ba de la langue. Commence alors une dramatique dégringolade du niveau du français des élèves, si bien qu’actuellement la plupart d’entre eux sont incapables de lire correctement une phrase et encore moins un mot ou une syllabe, confondant fâcheusement le « n » et le « m » le « p »et le « b ».
Monsieur le ministre, Cette nouvelle approche, loin de réconcilier les élèves avec la lecture et le texte littéraire, a fini par les en rebuter. Comment des élèves incapables de lire correctement une phrase sans la comprendre, pouvaient-ils venir à bout d’un roman aussi volumineux que « le Rouge et le Noir » de Stendhal ou « le père Goriot »de Balzac ? Et puis la minorité qui pouvait lire non pas l’intégralité de l’œuvre mais juste un tout petit résumé sur internet, aurait à répondre le jour de l’examen à des questions puériles telles que le nom de l’auteur du livre, le genre littéraire, le siècle de l’auteur… Ainsi, les œuvres littéraires, censées être les meilleures expressions des débats d’idées ou porteuses d’effets esthétiques, sont-elles «malmenées» dans leur essence et dans leur approche pour devenir de véritables handicaps à l’apprentissage pour les élèves et pour leurs profs, très mal outillés pour les utiliser à bon escient.
Monsieur le ministre, Voilà donc le résultat de l’apprentissage du français par les œuvres littéraires, qui ont été choisies inconsidérément et introduites intempestivement, sans tenir compte du préacquis des élèves et de leurs motivations. Est-il besoin aussi de vous rappeler que le programme de ces œuvres n’a pas changé depuis 2002 ? On enseigne toujours «la boîte à merveilles » d’Ahmed sefrioui et «Il était une fois un couple heureux» de Mohamed Khaïr-eddine, alors que le paysage littéraire marocain foisonne de jeunes plumes de renommée mondiale tels Fouad Laroui et Leïla Slimani, tous les deux lauréats du prestigieux prix Goncourt.
Monsieur le ministre, Pendant cette année scolaire 2016/2017, il me semble que l’état de délabrement de notre enseignement du français a atteint le point culminant, notamment pour le bac professionnel. Aussi loin que je m’en souvienne, je n’ai jamais vu un programme scolaire changer trois fois dans un intervalle de trois mois. Au début de l’année scolaire, on a commencé par le programme en vigueur pour la 1ère année du bac, toutes sections confondues (La boîte à merveilles d’Ahmed Sefrioui, Antigone de Jean Anouilh et Le dernier jour d’un condamné de Victor Hugo). A peine ai-je entamé l’œuvre de Sefrioui, qu’on est venu m’annoncer un changement de programme qui comprend trois nouvelles œuvres sans en préciser la thématique ni la visée: « La civilisation, ma mère » de driss Chraï- bi, « La légende de l’homme à la cervelle d’or » d’Alphonse daudet et "Rhinocéros" d’Eugène Ionesco. Monsieur le ministre, Ne trouvez-vous pas absurde que nos élèves qui ont besoin de cours d’alphabétisation élémentaire, étudient le théâtre de l’absurde de Ionesco ?!
Monsieur le ministre, Je vous laisse imaginer ma peine, mon désarroi et mon amertume devant les élèves et leurs parents de revenus modestes auxquels il fallait expliquer les raisons de ce changement impromptu. Je devais aussi les convaincre d’acheter de nouvelles œuvres qui n’étaient pas disponibles dans les librairies. Rien n’a été donc prévu pour le programme de cette nouvelle filière, qui a été créée sous les hautes instructions de Sa Majesté le Roi Mohamed VI, dans son discours du trône du 30 juillet 2015, pour valoriser la formation professionnelle. J’ai donc entamé le nouveau programme en commençant par le roman de driss Chraïbi « La civilisation, ma mère ». Mais, ironie du sort, à peine ai-je terminé l’étude de ce roman qu’on vient m’annoncer de nouveau (et par WhatsApp!... ) un changement de programme qui comprend cette fois deux œuvres «La légende de l’homme à la cervelle d’or» d’Alphonse daudet puis «La boîte à merveilles» d’Ahmed Séfrioui qu’on avait annulée au début de l’année scolaire. N’estce pas là une situation ubuesque et digne des romans de Kafka où je ne me suis jamais senti aussi ridicule, penaud et humilié devant mes élèves et leurs parents qui m’en tenaient rigueur, croyant que c’est moi qui éprouvais un malin plaisir à changer le programme au gré de mes fantaisies.
Monsieur le ministre, Je sens maintenant une grande «hogra», moi qui ai choisi délibéré- ment ce métier par vocation le jour où j’ai lu la lettre adressée par Albert Camus à son instituteur-alors qu’il venait d’être plébiscité pour le prix Nobel et dont je vous livre ici un extrait: « On vient de me faire un bien trop grand honneur, que je n'ai ni recherché ni sollicité. Mais quand j'en ai appris la nouvelle, ma première pensée, après ma mère, a été pour vous. Sans vous, sans cette main affectueuse que vous avez tendue au petit enfant pauvre que j'étais, sans votre enseignement, et votre exemple, rien de tout cela ne serait arrivé…». Je réalise amèrement maintenant combien je me suis planté d’avoir choisi ce métier que je considérais comme un véritable sacerdoce et auquel je vouais une grande admiration. J’éprouve une grande « hogra », après de très longues années au service de l’école publique, qui vient hélas de confisquer mon unique satisfaction, celle d’être respecté et aimé par les élèves et leurs parents.
Monsieur le ministre, Est-ce ainsi que les responsables comptent assurer une formation de qualité à nos élèves du bac professionnel, qui songent déjà à changer de branche l’année prochaine, surtout que ce deuxième semestre, ils étudieront aussi «l’instruction islamique» qui n’était pas prévue dans le programme de cette filière (voir le document officiel relatif au bac professionnel 2014/2015) ? Dans ma vie d’enseignant, je n’ai jamais vu de responsables (de vraies girouettes) changer le programme trois fois et au milieu de l’année scolaire, qui plus est, sans tenir de réunion avec les profs et sans leur envoyer la documentation nécessaire. Aussi, cette situation chaotique suscite-t-elle chez les élèves un sentiment de rejet, voire de répulsion vis à vis des langues étrangères, dont la maîtrise est, on ne peut mieux indispensable pour la poursuite des études supérieures et surtout pour l’ouverture sur les autres cultures ; c’est aussi le moyen idoine de les prémunir contre l’intégrisme et le fanatisme religieux. Un élève qui ne manipule pas la langue de Molière ne connaîtra jamais la France des lumières et comment elle s’est affranchie de l’obscurantisme, l’arbitraire et l’hégémonie religieuse. Il ne connaîtra jamais ni Voltaire ni Montesquieu. Il sera hélas la proie facile pour tous les islamistes radicaux qui pullulent dans certains établissements scolaires.
Monsieur le ministre, J’ai à maintes reprises renoncé à vous écrire, mais ma retraite anticipée que j’appelle de tous mes vœux et le respect que m’inspire ce métier ont fini par me résoudre à briser l’omerta et dévoiler cette réalité, on ne peut mieux alarmante, de l’enseignement du français, en particulier dans la nouvelle branche du bac professionnel, initiée par Sa Majesté le roi Mohamed VI. J’ose espérer.
Monsieur le Ministre que vous voudriez bien prendre les mesures rapides et fermes pour arrêter ces changements impromptus du programme du français aux lycées et de revoir aussi les méthodes d’apprentissage de la langue par les œuvres pour les raisons que j’ai déjà évoquées plus haut; et dans cette attente, veuillez agréer Monsieur le ministre l’expression de mes respectueuses considérations.
 
Abdelouahad Zaari
 
 

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