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Confus de Canard
Crise de héros
Les Marocains ont suivi avec beaucoup de passion les péripéties de la mort au Yémen du jeune pilote d’avion Yassine Bahti depuis la nouvelle de l’écrasement de son avion de chasse jusqu’au rapatriement de son corps au Maroc et la cérémonie de funérailles militaires d’envergure nationale à laquelle il a eu droit. La Bahtimania était telle que nombre d’internautes se sont transmis avec enthousiasme ses photos via les réseaux sociaux comme s’il s’agissait d’un mythe vivant. Mais pourquoi autant d’intérêt pour le décès d’un militaire tombé sur le front dans un contexte où la mort s’est extrêmement banalisée ? Est-ce parce qu’il s’agit d’un fils du peuple dont le sacrifice a touché ses compatriotes au plus profond d’eux-mêmes ou parce que ces derniers ont considéré en leur for intérieur que le militaire a accompli un geste de bravoure exceptionnel ? Peu importe que le lieutenant soit mort dans une guerre qui ne concerne pas directement le Maroc. Ce débat n’aura pas lieu. L’essentiel pour ses admirateurs c’est que ce soldat inconnu jusqu’ ici au bataillon qui connaîtra la gloire à titre posthume a fait honneur au Maroc et aux Marocains. Dans cette attitude, il y a certainement un mélange de fascination et de respect qui révèle un besoin vital non pas de superhéros du cinéma à l’image de Batman ou Superman dotés de capacités extraordinaires mais juste de gens ordinaires qui se sacrifient pour les autres, incarnent des valeurs fortes et qui ne se soucient pas seulement de leur carrière ou de leur confort personnel. En somme, des héros prêts à mourir pour que les autres puissent vivre. Or, la société marocaine actuelle, ravagée par le chassé-croisé des égoïsmes poussés à outrance, est à mille lieux de cette image d’Epinal. On dirait que les héros sont fatigués, remplacés par une noria de petits anti-héros propulsés en première ligne. On les retrouve aux commandes des partis avec les Chabat, Lachgar et consorts, au Parlement peuplé d’ectoplasmes qui n’inspirent que la pitié et dans le gouvernement rempli aux trois quarts de personnages guignolesques. Cela fait longtemps que les politiques dans ce pays ne font plus rêver les Marocains mais les font pleurer d’affliction, tellement le niveau aussi bien du discours que du comportement a touché le fond. Mais ce qui est rassurant c’est qu’ils creusent encore… ! L’essentiel, paraît-il, c’est de se rendre en masse aux urnes car un taux de participation élevé est jugé plus important que la qualité des profils des candidats qui dans leur infinie générosité n’offrent aux électeurs que le choix entre la médiocrité et la nullité. Dans ce contexte de nivellement par le bas permanent, il est difficile de créer des figures distinctives qui incarnent un certain idéal. Aucune personne à héroïser ou à laquelle s’identi.er non plus dans le domaine sportif qui, englué dans une crise profonde, ne produit plus chez nous de champion de haut niveau ni d’équipes de football qui passionne les foules. Plus de grands exploits maison ou de noms exceptionnels locaux à graver dans l’imaginaire collectif d’une société condamnée à aimer les stars des autres. Du coup, se passionner pour la mort sur le front d’un lieutenant des FAR natif de Casablanca devient un fait d’arme exceptionnel qui nourrit un peu l’imaginaire collectif.
Abdellah CHANKOU

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